Ces derniers mois, j’ai eu l’occasion de travailler sur cinq projets de certification portant sur des métiers particulièrement en évolution ou en émergence. Des univers professionnels différents, des environnements technologiques différents et, à première vue, des problématiques très différentes.
Pourtant, au fil des projets, un même constat s’est imposé : construire une certification RNCP solide ne commence pas par la rédaction du référentiel de compétences. Cela commence par le métier. Et sur un métier émergent, cette étape est loin d’être évidente.
La tentation de commencer directement par C1, C2, C3…
Lorsqu’un projet de certification démarre, le référentiel constitue naturellement l’un des premiers livrables auxquels on pense.On identifie quelques grands domaines d’activité. On imagine des blocs. Puis arrivent les premières compétences : C1, C2, C3… Sur le papier, la démarche paraît logique.
Mais elle comporte un risque : commencer à formaliser des compétences alors que l’on n’a pas encore suffisamment stabilisé ce que l’on cherche réellement à certifier. Sur un métier installé, de nombreuses ressources permettent de sécuriser cette étape : fiches métiers, nomenclatures, certifications existantes, conventions collectives, études sectorielles ou encore données d’emploi. Sur un métier émergent, les repères sont moins nombreux.
Les appellations varient. Les frontières avec d’autres fonctions sont mouvantes. Certaines activités sont encore réparties entre plusieurs professionnels. Et les technologies autour desquelles le métier se développe évoluent parfois extrêmement vite.
Commencer trop rapidement par le référentiel peut alors conduire à construire une architecture autour d’une représentation encore imparfaite du métier.
Revenir systématiquement au travail réel
Sur ces cinq projets, une série de questions est donc revenue très régulièrement.
- Que fait réellement ce professionnel ?
- Dans quelles situations intervient-il ?
- Quels problèmes doit-il être capable de résoudre ?
- Quelles décisions lui appartiennent ?
- Quel est son niveau d’autonomie ?
- De quoi porte-t-il la responsabilité ?
- Avec quels autres métiers travaille-t-il ?
- Et surtout : qu’est-ce qui permet de distinguer son rôle de celui des professionnels qui l’entourent ?
Ces questions peuvent sembler élémentaires. Elles ne le sont pas. Elles obligent à quitter momentanément la logique de formation et même la logique de certification pour revenir à celle du travail. Et c’est souvent à ce moment que le projet commence réellement à se préciser.
Un intitulé de métier ne suffit pas à définir un métier
C’est particulièrement vrai pour les métiers émergents. Un intitulé peut sembler très clair et cacher en réalité plusieurs conceptions différentes du métier.
Deux organisations peuvent utiliser le même intitulé pour des responsabilités différentes. À l’inverse, des professionnels réalisant des activités très proches peuvent porter des intitulés distincts.
À cela s’ajoute un autre phénomène : lorsqu’un métier apparaît dans un environnement fortement technologique, son intitulé peut être construit autour de la technologie qui accompagne son émergence. Or une technologie ne définit pas nécessairement le métier.
La question devient alors : qu’est-ce qui constitue le cœur durable de cette activité professionnelle ? Est-ce la maîtrise d’une technologie ?
Ou la capacité à analyser une situation, concevoir une architecture, arbitrer des solutions, piloter un processus, sécuriser un environnement ou accompagner une transformation en mobilisant cette technologie ? La réponse change profondément la manière de construire la certification.
Cadrer, c’est aussi renoncer
Le travail de cadrage conduit parfois à ajouter des éléments. Mais il conduit tout aussi souvent à en retirer.
Une compétence peut sembler intéressante sans être suffisamment caractéristique du métier.
Une activité peut être réellement exercée dans l’environnement professionnel sans relever directement de sa responsabilité.
Une expertise peut être nécessaire pour dialoguer avec un spécialiste sans pour autant transformer le professionnel en spécialiste de ce domaine.
C’est une distinction importante.
Un référentiel n’a pas vocation à inventorier tout ce qu’un professionnel pourrait être amené à connaître ou à mobiliser. Il doit faire apparaître les activités et les compétences qui structurent réellement son exercice professionnel. Et, paradoxalement, c’est parfois en supprimant que le métier devient plus visible.
Quand le métier est clair, les blocs le deviennent aussi
Une fois ce travail réalisé, la construction du référentiel change complètement.
- Les blocs ne sont plus des regroupements thématiques de compétences. Ils commencent à raconter une logique professionnelle.
- Les activités permettent d’identifier les grandes responsabilités.
- Les compétences décrivent ce qu’il faut maîtriser pour les exercer.
- Les évaluations peuvent ensuite être construites à partir de situations professionnelles suffisamment caractéristiques pour permettre d’en vérifier la maîtrise.
La question n’est alors plus uniquement : « Quelle compétence manque-t-il ? » Elle devient : « Est-ce que cette compétence est nécessaire pour exercer l’activité que nous avons identifiée ? » Cette différence peut sembler subtile. Elle est pourtant déterminante.
Le référentiel est une conséquence du cadrage
Après cinq projets de métiers émergents, c’est probablement l’enseignement méthodologique que je retiens le plus. La rédaction d’un référentiel est évidemment un travail exigeant. Mais elle intervient relativement tard dans le raisonnement.
En amont, il faut comprendre le besoin professionnel, caractériser le métier, identifier son périmètre, distinguer ses responsabilités de celles des métiers voisins et déterminer ce qui justifie véritablement la certification. Ce n’est qu’ensuite que les activités, les blocs et les compétences peuvent être structurés.
Autrement dit : un bon référentiel ne commence pas par C1. Il commence par une compréhension suffisamment précise du métier pour savoir exactement ce que l’on veut certifier.



